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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 15:00

Elle arrivait :

-« Tiens, tu veux des pommes ? » Et elle me les posait d’office dans les bras. Une autre fois c’était des tomates, des salades, un quart de potiron. J’essayais bien de refuser mais elle se sauvait en riant. Parfois j’ouvrais la porte et là, sur le petit banc de pierre bordant la maison, ou sur la table de jardin, avaient poussé dans le petit matin, une assiette de figues, un bol de framboises ou un poireau pour la soupe.

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-« Tiens, prends » Elle me donnait, partageait ce qu’elle avait ou n’avait pas, et son temps, sans compter.

J’étais dans mon jardin, en train de brûler des feuilles, j’entendais :

-« Ouh, ouh ». Elle s’approchait du bord du mur.

-« Veux-tu que allions chercher une bûche ? » Je laissais mon feu qui ne risquait rien et nous voilà parties au fond du vallat une scie à la main. On abattait un chêne vert qui a la caractéristique de brûler même vert et de faire de bonnes braises jusqu’au matin avec une seule bûche bien couverte de cendres. Nous abattions le chêne, le débitions, et ramenions les bûches par le sentier de chèvres, chargées comme des ânesses, précédées par mon chien qui gambadait.

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J’avais bien essayé de le dresser à tirer un chargement et j’y avais réussi une fois ou deux. Je l’encourageais –« Vas-y, tire, après tout ça chauffera tes os sur ton tapis  à toi aussi ! » Mais au troisième voyage, les bûches mal liées s’étaient mises en travers, le bloquant dans son élan, et il n’y avait plus eu jamais moyen de le décider à participer à notre confort commun.  Et nous avions continué nos charrois toutes les deux, nos bûches sur l’épaule amorties par un coussin. Arrivée devant ma porte, elle posait son chargement. Je restais interdite : -« Mais non, j’ai assez du mien, et vous aussi vous avez besoin de bois. »

Elle riait -« Je viendrai le chercher si j’en ai besoin »

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-« Et tes lapins, veux-tu que nous allions leur chercher des branches, c’est ce qui leur donne le meilleur goût, », Nous revoilà reparties par monts et par vaux, je n’avais des fois même pas eu le temps de manger en rentrant du travail. « Ouh, ouh » j’entendais sous ma fenêtre. Je sortais la tête et elle était là. « Ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vue, tout va bien ? Veux-tu venir boire le café ? » Et j’allais passer l’après-midi, me chauffant à leur feu bien plus chaleureux que le mien, jouant au scrabble que je détestais, mangeant une, deux, trois, douze bugnes toutes chaudes qu’elle venait de faire, repartant avec un pot de confiture que je n’avais pas pu refuser.

Ayant trop à faire il m’est arrivé de me cacher, de ne pas répondre, je l’entendais repartir sur la pointe des pieds, parlant à mi-voix « Elle doit faire la sieste, elle ne m’a pas entendue », je n’osais plus sortir de l’après-midi, attendant la nuit noire pour aller promener mon chien. Le lendemain je trouvais sur le petit banc un sac de haricots verts tous tendres que la nuit m’avait dissimulé.

-« Veux-tu que nous allions ramasser des narcisses, du mimosa, des châtaignes ? » Et selon la saison, bien entendu, des champignons !

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-« Je ne sais pas ce que j’ai cette année, regarde mes mains, elles sont toutes déformées, et elle me montrait ses mains, aux doigts en effet tordus et enflés, et puis ma cheville me fait mal » (elle se l’était cassée en dévalant l’escalier et riait en racontant l’anecdote, les pompiers qui étaient venus la chercher…), mais elle ajoutait invariablement : -« Je ne sais pas si je pourrai aller aux champignons cette année. » (Car on dit aller aux champignons).

-Tant qu’elle me disait cela, je savais que ce n’était pas encore le moment de la pousse. Puis un après-midi, elle passait : -« Et si on allait jeter un coup d’œil demain ? On pourrait partir le matin, pas trop tôt, peut-être qu’on en trouverait quelques-uns »

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Et nous voilà en voiture, excitées comme des gosses, racontant toujours les mêmes histoires, il parait qu’on a vu un loup en Lozère, riant aux mêmes facéties, la fois où j’en avais trouvé 23 au pied d’un sapin, jusqu’au lieu de nos récoltes. Infatigable, elle trottait dans les bois, se baissant, se relevant, me montrant les coins, m’encourageant quand je n’en trouvais guère, m’expliquant, me racontant. De retour à la maison, elle me mettait la moitié de sa récolte dans mon sac. J’essayais de me fâcher :

-« Ah, non, ce sont les vôtres, vous serez bien contentes d’en faire manger à vos enfants lorsqu’ils seront là ! » Peine perdue, elle trouvait une réponse, en général que ça payerait l’essence, et se sauvait en trottinant dans ses escaliers.

Elle a été pendant toutes les années où j’ai vécu là-haut, seule à en crever,  ma réelle véritable amie. Que ne donnerais-je pas aujourd’hui pour entendre sous ma fenêtre son « Ouh, ouh, je crois que j’ai vu quelques rosés dans le pré du bas, veux-tu qu’on aille y jeter un coup d’œil » même si je savais qu’elle ne mangeait  pas les rosés des prés.

J’y passe quelquefois lorsque je ne suis pas trop fatiguée en rentrant du travail, je l’ai trouvée la semaine dernière toute boitillante, descendant d’un bancel une poignée de fraises des bois à la main.

-« Tiens, tu tombes bien, regarde ce que je viens de ramasser »

Vous me croirez si vous voulez, je n’ai pas pu faire autrement que de manger toutes ses fraises avant que de repartir.

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Published by monesille
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commentaires

CathyRose 23/06/2014 16:32

C'est une très belle histoire, d'autant plus belle qu'elle est vraie ! Elle t'a fait du bien à toi qui étais seule, même si parfois tu n'avais pas forcément envie de la voir, mais dis-toi que toi
aussi tu lui as apporté quelque chose ...
Très bel après-midi !
Grosses bises
Cathy

Christelle 09/06/2014 13:16

Que d'émotion dans ce récit, que de tendresse aussi !
Les personnes comme Elle se font si rares et j'imagine comme parfois, elle doit te manquer mais tous ces souvenirs communs sont gravés en toi...et certainement en elle aussi car elle devait se dire
que tu étais un peu comme sa fille.

torchonencavale 04/06/2014 14:13

Je crois que j'ai un ou deux trésors de bout de femme comme ça près de chez moi, mais pas à ce point là, elle serait très touchée de te lire...

Even 23/05/2014 17:42

HU-MA-NI-Té ...Ah oui, au fait dimanche on vote pour les Européennes....Quel décalage.
@ bientôt, Even

Feurdesprairies 21/05/2014 23:27

Je suis très touchée par ton récit. Ces moments précieux resteront toujours dans ton coeur.
Je vis dans un endroit moins isolé et pourtant je n'ai jamais vécu une telle amitié aussi désintéressé. On peut être parmi la foule et se sentir seul.
Comme j'aimerais connaitre à nouveau le goût des fraises des bois, que je ramassais enfant, mais qui ont complétement disparu ici.
Bises
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